Corpus : 230 pages. Voici les trois premières.

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Vision liminaire au dernier jour

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’abord, il y a Jacques Bartel. Il est assis en face d’un homme et il dit : « si j’avais pu me détacher…»

Il n’achève pas sa phrase. Il se laisse aller à rêver de ce qu’auraient pu être les choses dans un contexte différent. Ces mots de choses et de contexte ainsi que le verbe détacher, qui ponctue sa phrase, sont des indices sur sa psychologie. Il s’agit de considérer Jacques Bartel en termes de fatigue et d’égarement. Il dort très mal et très peu. Si la pensée était organisée comme la parole — ce qui n’est jamais le cas — depuis un moment, à cause de coïncidences et de circonstances particulières, le conditionnel aurait pris dans le cerveau de Jacques Bartel la place de tous les autres temps de conjugaison.

L’autre homme s’appelle J.M. Pinas. Il est trop tôt pour parler de son métier et de son rôle. Contentons-nous de le voir comme celui qui est derrière un bureau surchargé et qui écoute attentivement. Ils se disent vous. Penser qu’ils ne se connaissent pas est faux. J.M. Pinas connaît Bartel de réputation.

Jacques Bartel est donc celui qui parle. De temps en temps, J.M. Pinas posera poliment quelques questions ou réclamera des précisions. Il est environ dix-neuf heures. Jacques Bartel va s’expliquer trois heures durant. Quand il s’en ira, il fera presque nuit, nous serons dans le centre ville de Nice en 2005 et ce sera l’été.

Jacques Bartel pourrait avoir cinquante-cinq ans. Il serait bel homme, grand, mince, hâlé s’il n’était pas si fatigué, son œil est bleu-gris et ses mains sont longues et fines. Il pourrait aussi être très différent. Peu importe. On convient qu’il est séduisant et qu’il prend soin de son corps. L’aspect physique de J.M. Pinas n’a aucune importance. C’est un homme d’expérience, ouvert, franc et logique. Nous ferons en sorte de le placer dans la peau de quelqu’un de qui l’on peut dire qu’il a le commerce agréable. J.M. Pinas souffre de tics qui s’accentueront au fur et à mesure que les heures vont passer. Il clignera rapidement de l’œil gauche en observant Jacques Bartel pendant que sa jambe battra follement la mesure.

Après avoir dit ce qu’il a dit, c’est à dire un début de phrase nostalgique débutant par un si, Jacques Bartel se tait. Ses yeux balaient l’espace. Arbitrairement cet espace a la taille et l’apparence d’une grande pièce claire et haute de plafond. Cette pièce est très désordonnée. Des livres et des revues sont empilés à même le sol. Si J.M. Pinas était psychiatre, on imaginerait son divan couvert de livres. S’il était avocat, on trouverait plusieurs grandes maquettes de très belle facture de bateaux anciens sur le sol, près d’une cheminée en marbre. C’est à peu près tout ce qu’il faut avoir en tête.

Quand il est lui-même, la voix de Jacques Bartel est chaude et puissante. Là, il parle bas et très vite. Il s’écoute penser plus que parler :

— Chaque automobiliste faisait partie d’un vaste ensemble qui devait bien finir et commencer quelque part. Mais je me demandais où.

— Vous êtes-vous vraiment posé cette question en ces termes à ce moment ?

— Sans doute pas. Vous avez raison. C’est avec le recul que j’ai cette idée en tête et seulement parce que je vous en parle. Rétrospectivement, je me dis que si j’avais pu me projeter vers le ciel pour pointer du doigt l’élément déclencheur qui marquait notre histoire commune d’embouteillés, j’aurais pu dire : voilà, c’est ici que naît le début, c’est ici que tout commence ; à cause de cet événement, peut-être insignifiant, des milliers de véhicules roulent au pas sous la pluie, nous sommes en retard et je vais devoir téléphoner à Max pour nous excuser parce que ma femme insiste. Mais si j’avais pu me détacher de mon corps pour observer la ville, j’aurais sûrement cherché une responsabilité humaine à notre immobilisation. Je me serais trompé. Nous étions bloqués à cause du fleuve et de la météo. Mais mon histoire ne commençait pas réellement dans cet embouteillage. Quand commence-t-elle ? Je ne parle pas de son origine mais du moment où elle a acquis son autonomie et s’est mise à devenir problématique pour moi. On se trompe tout le temps sur tout, non ? On croit des choses qui s’avèrent toujours fausses à la fin. On croit trop. Et je croyais aussi savoir ce que pensait ma femme, et la raison de son silence, j’étais sûr que je l’avais mise en rogne pour avoir pris les routes les plus encombrées, pour avoir fait de mauvais choix, et ne pas lui avoir demandé son avis, que c’était pour ça qu’elle se taisait, qu’on ne se disait rien depuis plus de deux heures. J’imaginais la conversation qui n’avait pas lieu, j’entendais sa voix, je lui répondais, nous nous énervions dans ma tête. C’est n’importe quoi.

— Vous savez, le début n’est qu’une notion très relative. La naissance n’est pas un début en soi, c’est plutôt le passage d’un état vers un autre état. Vous devriez réfléchir à cette idée d’état et de passage, et de changement. Le Tao dit que tout est mouvement.

Un moment de silence intervient entre les deux hommes. Ce blanc dans le monologue est à peine troublé par le bruit étouffé de la circulation. J.M. Pinas déplace légèrement le combiné de son téléphone pour ne pas être dérangé. Jacques Bartel s’agite sur son siège :

— Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud, chez vous ?

— Non, je ne trouve pas.

— Vous croyez que j’ai perdu pied ?

— Si vous n’êtes pas chronologique, je ne pourrai pas répondre à cette question. Allez-y.

(la suite ? Sainte Rita priez pour nous)